Une maison d’édition engagée

Tout écrivain s’engage en tant qu’il défend une vision du monde qui lui est propre ; c’est cette singularité qui fait la grandeur de ses livres. Un éditeur, lui, s’engage aussi en ce qu’il défend une somme de visions du monde ; c’est cette pluralité qui fait, en partie, la force de ses choix. Singularité des œuvres et cohérence d’une vision, d’une part, pluralité d’un catalogue et multiplication des points de vue, d’autre part : voilà les deux pôles entre lesquels nous entendons trouver un équilibre, voilà ce en quoi nous croyons. Parce que c’est un défi quotidien que de continuer à penser, à argumenter, à débattre, au cœur d’une époque qui tend dangereusement à l’uniformisation, qui entend réduire toute divergence, et qui ne cesse, en polarisant toujours plus les opinions, d’instaurer un manichéisme mortifère. C’est un défi, et c’est la mission que nous nous choisissons, en décidant de tenir le cap d’une ligne éditoriale intrépide et ouverte.
« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous », écrit Kafka. Les livres que nous publions n’ont pas pour vocation de nous laisser nous endormir dans le confort de certitudes qu’ils ne viendraient que renforcer ; ils sont là au contraire pour bousculer, pour inquiéter, et même, parfois, pour nous inviter à réfléchir en exposant des points de vue qui ne sont pas nécessairement les nôtres mais qui, précisément parce qu’ils sont extérieurs, nous éclairent.
Car il est décisif, aujourd’hui, de savoir quelquefois penser contre soi-même, et réinterroger ce à quoi nous croyons en le confrontant au fracas du monde et au chaos de la modernité.

Des livres de combat

On le voit, nos livres se pensent comme des livres de combat.
Parce que l’antisémitisme connaît une recrudescence effrayante, nous avons choisi, par exemple, de publier le Manuel bleu contre l’antisémitisme – outil d’autodéfense à l’usage de tout un chacun, qui sera distribué à des milliers de décideurs, d’écoliers, d’étudiants, de responsables communautaires et de membres de mouvements de jeunesse ; d’interroger l’Affaire Sarah Halimi et d’en analyser les enjeux dans L’Invisible de la rue Vaucouleurs, puis dans Crime sans châtiment ; de lutter contre l’effacement du 7 Octobre, en publiant un Manifeste contre l’effacement d’un crime, pour lequel nous avons même imaginé un procédé inédit : chaque livre porte sur la couverture le nom de l’une des 1 160 victimes, de manière que chaque exemplaire échappe à la sérialité et témoigne de l’unicité irréductible de chacun des êtres, irremplaçables, qui ont été ce jour-là lâchement assassinés.
Mais notre tendresse fondamentale pour la petite nation juive n’épuise pas notre identité. Nous luttons tout autant pour la reconstruction de notre industrie auprès d’Arnaud Montebourg, ou pour remporter le combat écologique auquel plus d’une dizaine de livres de notre catalogue sont consacrés. Nous luttons contre la machine idéologique redoutable que constitue le mouvement de La France insoumise pour empêcher, à notre juste mesure, que ce monde fait de cynisme et de vulgarité, d’inculture crasse et d’antisémitisme, advienne (LFI. Anatomie d’une perversion). Nous dénonçons un Occident munichois face à l’islamisme (L’Islamisme à la conquête des entreprises. Stratégies, réseaux, connivences) ; mais nous luttons tout autant contre l’idéologie du Front national et de tout ce qui lui a succédé (L’Arnaque. Le programme du Front National enfin décrypté). Nous luttons avec Christiane Taubira pour donner à comprendre l’horreur de l’esclavage (L’esclavage raconté à ma fille, publié en 2002 alors que David Reinharc était directeur littéraire des éditions Bibliophane-Daniel Radford). Nous luttons avec les plus grands intellectuels africains, pour nous opposer à ce que l’Afrique, jeune, dynamique, riche en ressources, et de mieux en mieux éduquée, succombe à la fatalité de la mauvaise gouvernance et à l’exil forcé de sa population (Afrique Monde. La parole aux Africains). Nous luttons pour préserver une pensée libre en nous engageant aux côtés de Pascal Bruckner et de Michel Gad Wolkowicz pour défendre Boualem Sansal (Pour Boualem Sansal).
Et à tous ceux qui tentent, par des déluges d’injures et de menaces, de nous impressionner, nous répondons : « Même pas peur ! » Il est hors de question de courber l’échine.

Le combat hors les livres

« Le plus beau livre du monde ne sauvera pas les douleurs d’un enfant : on ne sauve pas le mal, on le combat », écrivait Jean-Paul Sartre. C’est vrai, et c’est pourquoi nous ne nous contentons pas de publier des livres : nous les projetons dans le monde et menons nos combats directement sur le terrain.
En février 2023, à la suite du sauvage assassinat de Sarah Halimi, pour lequel le meurtrier a échappé à un procès, et parce que nous pensions qu’à la démission de la justice il eut été impardonnable d’en ajouter une autre, notre silence, nous avons diffusé gratuitement (plus de 50 000 exemplaires) un livre en hommage au docteur Halimi dans toutes les synagogues et les lieux communautaires de France, ainsi qu’aux invités du dîner du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France) de l’année 2023.
Le 3 juillet 2024, nous avons organisé avec Agir ensemble, à la Mutualité, une soirée qui a rassemblé plus de 4 000 personnes, en présence d’écrivains et d’intellectuels comme Michel Houellebecq, Sylvain Tesson, Alain Finkielkraut, Raphaël Enthoven, Abnousse Shalmani, Manuel Valls et d’autres, autour de la publication de notre Manifeste contre l’effacement d’un crime – celui du 7 octobre.
Le 16 mai 2025, parce que son incarcération nous a terrifiés et révoltés, nous avons tenu, en partenariat avec le comité de soutien à Boualem Sansal, une conférence de presse devant l’ambassade d’Algérie.
Nous avons mené, avec Raphaël Jerusalmy, à l’occasion de la sortie de ses Tribunes de guerre, une tournée de conférences, en France et en Suisse, sur plusieurs semaines, auprès des publics les plus divers, pour déconstruire ensemble les mécanismes de la désinformation s’agissant du conflit israélo-palestinien.
La littérature doit être l’outil d’une libération ; et pour que nos livres eux-mêmes ne restent pas enclos dans la somme de leurs pages, nous leur donnons une voix

Tikkoun Olam : réparer le monde

Dans la philosophie et la littérature juives, il existe un concept, le Tikkoun Olam, qui renvoie à l’idée d’une « réparation du monde ». Il ne s’agit pas de sauver le monde tel qu’il va (mal) ; ni de le refaire à neuf comme le voudraient les utopies des lendemains qui chantent. Le Tikkoun Olam avance l’ambition de le réparer petit à petit et au présent, comme on restaure un vase brisé.
C’est une part de l’espoir que nous mettons dans nos livres : contribuer à cette réparation et célébrer ceux qui, jadis, y ont participé. D’où par exemple notre hommage, dans un livre écrit par Bernard Attali et préfacé par Emmanuel Macron, à cette génération de femmes et d’hommes qui se sont dévoués, dans l’après-guerre, pour relever un pays dévasté et lui permettre d’affronter l’avenir (Ils ont rebâti la France).
Cette étincelle fragile qui tâche de persister au cœur même de l’obscurité du monde, ce sont aussi la littérature et la poésie qui se donnent pour tâche de la porter, et David Reinharc le sait, qui a publié jadis, en tant que directeur littéraire, un essai, Tous feux éteints, consacré à Philippe Jaccottet, dont l’un des vers célèbres pose cette exigence : « L’effacement soit ma façon de resplendir. »

L’escorte secrète de nos fantômes

« Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs… », disait Baudelaire. Pour nous, là est aussi la tâche de la littérature : entretenir la mémoire des êtres, en veillant à garder ardente la flamme du souvenir.
Nous voudrions que les lignes imprimées dans nos livres puissent parfois fusionner pour faire, soudain, resurgir des visages : Derniers témoins. Visages des survivants de la Shoah rassemble ainsi des témoignages des derniers survivants de la Shoah, sur le mode du Zikaron BaSalon (« un souvenir dans un salon », en hébreu), dont le principe est de convier chez soi un survivant et d’inviter famille, voisins, amis à venir l’écouter pour que le récit tragique s’incarne dans une voix, un visage, une personne.
Nous voudrions que cette maison qu’est, avant tout, une entreprise d’édition, puisse rendre un espace à tous ces fantômes qui déambulent dans notre demeure, et dont la mort fut programmée pour être sans trace, sans vestige, sans sépulture. Parce que le livre, c’est aussi cela, pour nous : le moyen d’offrir à ceux que les bourreaux ont voulu effacer du Livre de la vie un autre livre, de papier, qui transmette contre vents et marées ce qu’ils ont été, ce qu’ils ont pensé, ce qu’ils ont vécu, de façon à inscrire leur nom dans l’âme des lecteurs et à transposer l’absence en présence intérieure.