Lutter contre l’antisémitisme : David Reinharc, un éditeur engagé
Dans une époque où soutenir Israël et le peuple juif peut être dangereux, David Reinharc s’impose comme un éditeur résolu et un homme de conviction.
Né dans une communauté juive ashkénaze (et sur un divan de psychanalyste, sur lequel il est resté allongé sa vie durant), bercé enfant par le yiddish, la langue maternelle de son père, terre élective dont il se sentait exilé, parce qu’il n’avait pas accès à ce code secret entre les survivants, entre ceux qui avaient connu l’avant et l’après du génocide, David Reinharc, au-delà du besoin de remonter le cours des paroles mortes, se veut le garant de cette mémoire que sa maison d’édition aujourd’hui aspire à garder vivante.
« Enfance, Adolescence, Jeunesse » (selon le titre de Tolstoï) : elles sont bercées par la passion des chiens, de la boxe anglaise, de la littérature, d’Isaac Bashevis Singer et de la pensée juive – même si David Reinharc est un incroyant qui ne pénètre plus guère dans les synagogues pour s’adresser à un Absent… Il restera, en tout cas, toujours fidèle à ses premières amours.

David Reinharc prend la parole devant l’ambassade d’Algérie à Paris pour demander la libération de Boualem Sansal, le 16 mai 2025. AFP / © Leo VIGNAL
En 1987, il entre à Radio Solidarność, où il réalise notamment une série d’émissions sur le régime communiste vietnamien. Engagé aux côtés du Front uni de libération du Viêt Nam, il publie dans Le Figaro, le 13 avril 1988, un article qui dénonce, derrière le Đổi Mới (« la politique du renouveau » en vietnamien), les humiliations, interrogatoires et lavages de cerveaux réservés aux ennemis du nouveau régime. Kiosquier de 1989 à 1995, il satisfait son goût de l’enquête, ses envies de mystère et ses lubies de filatures en devenant, de 1995 à 1999, détective privé à l’agence Bullit International, place de la Madeleine à Paris.
Mais les intrigues réelles n’offrent pas d’aussi vifs attraits qu’un roman policier – et la passion de la littérature finit toujours par l’emporter. David Reinharc débute donc en 1999 comme libraire de la maison d’édition Bibliophane – Daniel Radford, rue des Rosiers. Presque dans la foulée, il est nommé directeur littéraire sous l’aile bienveillante du fondateur de la maison, le légendaire Daniel Radford, lui-même ancien éditeur aux éditions Laffont, devenu ensuite directeur littéraire chez Jean-Claude Lattès, avant de poursuivre sa carrière chez Stock et chez Ramsay. David Reinharc crée là, notamment, une collection au titre éloquent : « Un livre, une vie »… Parmi « ses » auteurs, il compte le grand rabbin de France, Joseph Haïm Sitruk, dont il publie en 2006 l’autobiographie, Rien ne vaut la vie.
En 2007, Daniel Radford cessant son activité, David Reinharc fait le pari de fonder sa propre maison d’édition – maison dans laquelle, à l’époque, il ne sait pas encore qu’il aura plus tard le privilège de publier celui-là même qui l’a lancé dans le métier. Il devient dans le même temps correspondant à Paris du Jerusalem Post qui, notamment, le choisit dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle française de 2007 pour interroger Nicolas Sarkozy sur sa vision de la politique française et internationale.
Selon un admirable proverbe juif, « l’homme pense, Dieu rit ». Sans doute inspiré par cette sentence, David Reinharc publie en 2010 un livre d’entretiens (Sans concessions. Conversations avec David Reinharc) avec Gilles-William Goldnadel et Pascal Boniface. Les positions de ce dernier sont radicalement opposées à celles de la maison d’édition ; mais il s’agit précisément de placer celle-ci sous le patronage de Max Weber et de sa méthode « compréhensive » : montrer que l’on peut chercher à comprendre ce que l’on n’aime pas, sans pour autant le justifier ; produire un cadre où l’imaginaire a libre cours pour pouvoir ébranler ses propres certitudes ; saisir le réel en ayant le courage de lui restituer, toujours, ses attributs contradictoires. Savoir penser contre soi-même en somme, tout simplement parce que c’est le seul moyen de garder active, vigilante et vivace la pensée.
Mais David Reinharc n’oublie pas pour autant de s’investir pour les causes et les personnalités qui lui tiennent à cœur. En 2017, il mène pendant quatre mois une série d’entretiens avec Simone Veil. En 2019, il rejoint, aux côtés d’Antoine Spire, le comité de rédaction de la revue Le Droit de vivre, publication de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), qu’il quittera en même temps que lui. Depuis 2000, il est journaliste à Radio J. En 2024, il dirige, avec le professeur Sarah Fainberg (chercheuse en science politique à l’université de Tel-Aviv et affiliée à l’université de Georgetown à Washington) un volume intitulé 7 Octobre. Manifeste contre l’effacement d’un crime. En 2025 enfin, tenant à Boualem Sansal, à sa liberté d’être, de penser et d’agir, et mû par ce sentiment qu’évoque la philosophe Simone Weil, « une tendresse poignante pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable » qui, sans l’attention mise à la préserver, serait condamnée, il publie, avec Pascal Bruckner et Michel Gad Wolkowicz, Pour Boualem Sansal.
En 2026, persuadé que, dans la « nouvelle France » que Jean-Luc Mélenchon appelle de ses vœux, il n’aurait sa place ni comme Français ni comme Juif, et pas d’autre choix que de faire ses valises, David Reinharc publie, avec Pierre-André Taguieff, LFI. Anatomie d’une perversion qui réunit une cinquantaine d’auteurs de sensibilités politiques très diverses. Le livre constitue une analyse critique rigoureuse de la machine idéologique redoutable que représente ce parti, cheval de Troie de l’islamisme, et s’interroge sur ce que son succès révèle de l’état de la gauche et de la démocratie en France. Immédiatement, un torrent de haine déferle sur la maison d’édition, alors que se multiplient les attaques de trolls, d’une violence inouïe – au point que l’éditeur est contraint de changer de domicile.
Nous en sommes là – pour l’instant… Car David Reinharc n’entendant ni se laisser impressionner ni baisser les bras, il faut en revenir à la célèbre formule du roman-feuilleton : « À suivre »…
Dans une époque où soutenir Israël et le peuple juif peut être dangereux, David Reinharc s’impose comme un éditeur résolu et un homme de conviction.
David Reinharc, éditeur courageux, en butte incessante aux insultes et menaces pour son catalogue libre et engagé, vient de publier dans sa maison d’édition un ouvrage, LFI. Anatomie d’une perversion, qu’il coordonne lui-même et que dirige l’une des plus grandes figures intellectuelles contemporaines, Pierre-André Taguieff.